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RITES ET RITUELS PRATIQUÉS DANS LA PROVINCE DAUPHINÉ-SAVOIE : Rite Écossais Ancien et Accepté - I - Il serait prétentieux d'aborder en quelques pages un Rite aussi complexe que le R.E.A.A. ,aussi tenterons nous de résumer son histoire et la spécificité qu'il incarne au sein de la Franc-Maçonnerie traditionnelle. Le mot Ecossais est difficile à définir, et il évoque un système concurrent du système anglais,né en Ecosse au XVI ème siècle qui est apparu en France dans le milieu des Stuartistes réfugiés à St Germain en Laye, à la fin du 17 ème siècle, d'où ont essaimé de nombreuses Loges à Paris , telle le Louis d'Argent, avant l'apparition d'une autre Maçonnerie d'origine anglaise. Le terme écossais a été relié secondairement au système de Hauts Grades, l'Ecossisme, apparu aux environs de 1740, sans référence géographique. Le terme Ancien se rapporte à la Grande Loge des Anciens, fondée par Laurence DERMOTT, mais après la Grande Loge moderne de Londres. Les rapports très complexes entre Modernes et Anciens rendent difficile toute distinction nette. Cependant, on peut reconnaître aux Anciens une spécificité traditionnelle, éprise de rigueur. L'épithète Accepté , se réfère à l'acceptation dans les Loges symboliques, de membres extérieurs au Métier, dirigeants politiques, aristocrates,... ce qui a certainement favorisé l'essor des Hauts Grades de l'Ecossisme.
1 ) L'écossisme naît donc en France dans la deuxième moitié du 18ème siècle, et dans une Europe en plein bouleversement politique et social, alors que se répand la Maçonnerie anglaise sur le continent. Les partisans des Stuart créent des Loges, qui seront à l'origine de la G.L. Provinciale de France en 1736. 2) Le Chevalier Ramsay, d'origine écossaise, qui s'installe en France, se convertit au catholicisme, devient disciple de Fénelon, va donner une impulsion nouvelle à la F.M. Dans un discours retentissant prononcé en 1737, il se propose de donner à la F.M. une dimension universelle, une philosophie et une spiritualité associées à la fraternité, qui transcenderaient les patries pour « réunir les esprits et les coeurs ». Cependant, la paternité de Ramsay dans l'histoire du processus fondateur de l'Ecossisme reste très discutable, même s'il a ouvert un nouvel espace spirituel pour une maçonnerie spéculative, d'inspiration chevaleresque, autre que celle du Métier, et une règle de réflexion et d'action. 3) Le Rite de Perfection. C'est ainsi que naît le Rite de Perfection en 25 degrés qui réunit de 1740 à 1760 des degrés apparus en divers lieux de France, mais très semblables. En 1780 le Rite de Perfection du Chapitre de Clermont devient le Conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident. L'Ecossisme reçoit tous les apports de la Tradition immémoriale, et la démarche écossaise propose une véritable progression structurée vers la Connaissance. Il s'agit, au-delà de la construction du Temple, de s'élever vers le Divin, « parce que Dieu est en l'Homme,et que cette immanence est le reflet de sa transcendance » rappelle Paul NAUDON. 4) La naissance du Suprême Conseil de Charleston. C'est de lui que part le R.E.A.A. puisque FRANCKEN patente, à son tour, les « onze gentlemen de Charleston ». John MITCHELL et Frédéric DALCHO constituent en 1801 le premier Suprême Conseil (S.C. ) dont est membre le Comte Auguste DE GRASSE-TILLY, arrivé à St Domingue en1789 pour régler un héritage, et gendre de DELAHOGUE 5) Auguste DE GRASSE-TILLY, va fonder,en 1802, un S.C. des Indes Occidentales françaises ,(S.C. des Iles Françaises d'Amérique du vent et sous le vent) . Il revient en France pour fonder le Suprême Conseil pour la France, en 1804, et essaime plusieurs S.C. en Europe. Rappelons que GRASSE-TILLY avait été initié à Paris dans une Loge où il fréquenta notamment LA FAYETTE. En 1806, il laisse la place à CAMBACERES. Le Suprême Conseil sera dirigé ensuite par le Duc DECAZES , qui redonne vigueur au Rite, et par d'autres Souverains Grands Commandeurs, dont VIENNET, qui auront à lutter contre diverses tentatives de mainmise. Le S.C. de la G.L.F. est déclaré irrégulier par les S.C. américains, canadien, et hollandais. Le Suprême Conseil pour la France est alors organisé par le Souverain Grand Commandeur Charles RIANDEY, et souché sur la G.L.N.F. -Les Constitutions de 1762 ( Bordeaux) créent et organisent ce qui doit être une société d'initiés, le Rite qui est divisé en 25 degrés, et en 7 classes, avec une répartition des pouvoirs visant à créer un Centre relié à la Tradition, et dont dépend tout le Rite. -Mais à la suite de conflits et de rivalités, une nouvelle organisation, dirigée par Frédéric ii de Prusse ,crée, à Berlin, les Grandes Constitutions de 1786, seules lois fondamentales de l'Ordre, qui ordonnent la hiérarchie en 33 degrés, affirment les valeurs essentielles du Rite, et représentent le ciment de tous les S.C. du R.E.A.A. unis sous la même devise : « Ordo ab Chao, Deus Meumque Jus ».
Spécificités 1) Sources du Rite . De nombreux courants initiatiques ont participé à la structure du Rite, et on peut affirmer que l'Ecossisme a reçu des apports de nombreuses Traditions: Egyptienne avec son rameau hermétique Grecque, orphique et pythagoricienne Hébraïque avec sa branche Cabbalistique Chrétienne avec l'Alchimie Et surtout Chevaleresque à travers les influences teutoniques et templières. Le R.E.A.A. réalise, en fait, une rigoureuse unité totalité, et se définit comme un Ordre initiatique, traditionnel, maçonnique, chevaleresque, international, et universaliste.
2) Le but. Le but final du R.E.A.A. est , comme le précisent les Grandes Constitutions de 1786, « l'union, le bonheur, le progrès, et le bien être de la famille humaine, en général, et de chaque homme individuellement ». La démarche initiatique du Rite se fait à la Gloire de Grand Architecte de l'Univers, dont l'interprétation est du seul ressort de chacun, avec la présence en Loge du Volume de la Loi sacrée, la Bible, ouvert sur l'Autel des serments. L'initié entame une quête spirituelle, à travers la recherche de la Parole perdue, qui transcende progressivement son individualité, et l'élève au niveau de l'absolu, en réconciliant la matière et l'esprit, vers cette intelligence que l'on désigne comme le Principe, vers ce que l'on peut définir comme l'état du Saint-Empire, dont le mythe peut être considéré comme le fondement de l'Ecossisme. Quelle que soit la complexité d'une telle approche, le Saint-Empire ,qui implique une certaine idée de la Tradition et le sens de la réalisation spirituelle sur le plan ésotérique, ne peut être dissocié d'une réalité historique qui a voulu réunir l'autorité spirituelle et le pouvoir temporel. Les débuts, l'histoire et la décadence du Saint Empire romain germanique, s'inscrivent essentiellement entre l'aventure de Frédéric II de Hohenstaufen, au treizième siècle, qui rêve la dimension spirituelle d'un Saint- Empire ,synthèse des modèles perse, romain , byzantin et de l'islam, dont l'Empereur est le médiateur entre le Ciel et la Terre, et Frédéric II de Prusse ,qui signe les Grandes Constitutions. Comme le rappelait le T.ILL.F. Bernard Guillemain : « Deux traditions ,l'une politique, l'autre spirituelle du Saint-Empire ont coexisté. Les Grandes Constitutions de 1786 formulent une version de la tradition spirituelle ». C'est dire combien le concept d'imperium inspire progressivement les degrés de l'Ecossisme, jusqu'à devenir le mythe du Saint-Empire, alors que s'éloigne le mythe d'Hiram, et comme tout mythe, il nous invite à découvrir sa somme ésotérique, à nous donner accès à une dimension autre, et à révéler l'immanence du Principe. Cet empire chacun doit d'abord le construire individuellement, par la possession des fonctions royale et sacerdotale, dans une tension permanente vers l'Absolu, mais cette réalisation personnelle doit déboucher sur une action collective, créant une fraternité à travers une vision sacrée du monde, vers l'unité des peuples et de la société. Aussi bien sur le plan temporel que spirituel, l'Empire est un monde organisé autour d'un centre.
3) La méthodologie. La méthode écossaise est basée sur une conception traditionnelle de l'homme : corps, âme, et esprit, et sur des voies de réalisation spirituelle correspondantes, voies de connaissance, d'amour, et d'action, hiérarchisées mais en fait étroitement mêlées. La démarche initiatique écossaise, propose une progression lente et structurée vers la Connaissance en trente trois degrés, qui sont autant d'états à réaliser, pour créer dans l'être un certain degré de plénitude. Ces états sont à l'image des voyages décrits par Dante, dans la Divine Comédie, et ils amènent l'initié à des purifications successives, après des étapes de dégradation puis de perfectionnement vers sa source, l'immanence divine reflet de la transcendance. Cette progression passe par un développement harmonieux, et une éthique élargie, bien au -delà d'une simple morale. Elle n'est nullement dogmatique, et il appartient à chacun de chercher sa propre vie spirituelle en toute liberté, nul ne pouvant se substituer à l'autre. Le R.E.A.A., placé sous l'égide du G.A.D.L.U., a d'abord pour but de faire comprendre l'ésotérisme des trois premiers degrés symboliques, qui demeurent des degrés essentiels , et les Hauts Grades qui leur succèdent permettent d'approcher progressivement l'ésotérisme des degrés symboliques, notamment à travers les problèmes posés par la cérémonie du troisième degré. La hiérarchie des trente trois degrés , pyramide avec base et sommet, se décompose ainsi : Les Loges de Perfection, ou degrés Salomoniens, ateliers du 4ème au 14 ème degré. Les Chapitres, ateliers du 15ème au 18ème degré. Les Aréopages , ateliers du 19 ème au 30 ème degré . Les Tribunaux, atelier du 31ème degré. Les Consistoires, atelier du 32ème . Le Conseil suprême, atelier du 33 ème . Cette hiérarchie est couronnée, par le Suprême Conseil qui détient, sous la direction du Très Puissant Souverain Grand Commandeur, la responsabilité exclusive de la conservation de la doctrine, et du gouvernement de l'Ordre , à l'intérieur comme à l'extérieur de la Juridiction. Un Atelier ne peut qu'examiner une demande ou une proposition, et formuler un avis. Seul le Suprême Conseil a pouvoir de décision , et exerce une souveraineté aristocratique. Quant à ses rapports avec le monde profane, l'Ecossisme ne s'autorise pas une intervention directe dans le monde. Tout le travail en Loge est basé sur un perfectionnement constant de l'initié, et aucune discussion politique, confessionnelle, ou autre n'est autorisée. Ce n'est pas pour autant que le maçon écossais doit rechercher une vie érémitique, bien au contraire. Son travail de distanciation d'avec l'événement, lui permet l'éthique et le recul nécessaire avant de s'impliquer personnellement, et peut, en actualisant la voie intérieure, l'aider à devenir un modèle. Deux cents ans après sa création, le R.E.A.A. nous confirme aujourd'hui encore sa fonction de gardien de la Tradition, et sa vocation à l'universel. Henri Lustman Mai 2004 Bibliographie - II - - Juillet-août 1785, le Grand Orient de France (G.O.D.F.) fixe, pour les Loges de sa correspondance, le rituel des trois premiers Grades. Les cahiers manuscrits qui sont approuvés correspondent toujours au rituel en pratique au sein des Loges du Rite Français de la G.L.N.F. - 1784-86, le Grand Chapitre Général de France arrête les rituels de Hauts Grades, répartis en quatre Ordres. Les cahiers manuscrits de ces quatre Ordres correspondent aux rituels pratiqués aujourd'hui au sein du Grand Chapitre Français. - 2 février 1788, le Grand Chapitre Général de France abandonne son autonomie pour constituer au sein du G.O.D.F. le Chapitre Métropolitain. Le système en 7 Grades du G.O.D.F.qui est en place sera par la suite dénommé Rite Français. - 1801, impression et publication, sous le titre de "Régulateur du Maçon" pour les Grades symboliques et de "Régulateur des Chevaliers Maçons" pour les Hauts Grades, de l'ensemble des sept rituels du Rite Français.
- Juin 1979, retour du Rite Français au sein de la régularité avec l'apport de Frères venus du G.O.D.F, de la G.L.T.S Opéra et de la Loge Nationale Française. Consécration des deux premières Loges : "Les Anciens Devoirs" N° 238 et "Saint Jean Chrisostome" N° 239. - 9 février 1999, signature d'un protocole d'accord entre Claude CHARBONNIAUD Grand Maître de la Grande Loge Nationale Française (G.L.N.F) et Roger GIRARD Suprême Commandeur du Grand Chapitre Français, soulignant l'identité parfaite de leurs conceptions de la Franc-Maçonnerie Régulière et reconnaissant l'autorité et la régularité du Grand Chapitre Français (G.C.F) pour régir les Hauts Grades du Rite Français. Présentation du Rite Français On entend par "Rite Français'' le Rite consistant en les rituels et règlements élaborés dans les années 1780 et adoptés officiellement, en 1785 pour les trois grades "bleus'' ou "symboliques'' et entre 1784 et 1786 pour les hauts grades. Ce sont ces documents - essentiellement les rituels, retranscrits sous une forme plus adaptée à l'usage des Loges et des Chapitres d'aujourd'hui - qui sont la base de la pratique actuelle du Rite Français, à la G.L.N.F. en ce qui concerne les grades bleus, et au sein du Grand Chapitre Français en ce qui concerne les hauts grades. Un fait très important que nous voulons souligner : les rituels dont nous venons de parler n'ont existé et n'ont été diffusés au XVIIIe siècle que sous forme manuscrite. En 1801 ils ont été imprimés sous le titre de Régulateur du Maçon pour les grades bleus et sous celui de Régulateur des Chevaliers Maçons pour les hauts grades. Il en résulte que le Rite Français, est souvent caractérisé, surtout en ce qui concerne les grades bleus, comme le Rite du Régulateur du Maçon de 1801. Cette appellation est malheureuse, en ce qu'elle semble indiquer que le Rite en question prend son origine en 1801 seulement. En réalité il date des années 1780. Il est difficile de lui assigner une date parfaitement déterminée, parce que l'élaboration des rituels et leur adoption constituent un processus qui s'est étendu sur plusieurs années. L'adoption définitive constituant l'aboutissement du processus. Il faut d'autre part noter qu'on entend parfois assigner au Rite Français une origine antérieure à 1780. Il nous est par exemple arrivé d'entendre dire que le Rite Français existait déjà vers 1760. Ce genre d'affirmations résulte d'une confusion sur ce que l'on entend par "Rite Français''. La seule définition précise qu'on peut donner de ce Rite est celle que nous avons donnée au début de la présente note, et elle situe son origine historique dans les années 1780, pas avant. Bien entendu, lorsqu'il fut mis au point dans ces années-là, ce Rite ne fut pas une création ex nihilo. Avant 1780, il existait une pratique maçonnique française ayant des caractères relativement homogènes, et le Rite Français tel que nous l'avons défini est profondément enraciné dans cette pratique antérieure. De façon générale, nous croyons pouvoir dire qu'aucun des Rites pratiqués aujourd'hui ne peut prétendre à une origine historique antérieure à 1780. En revanche, tous ces Rites sont plus ou moins fortement enracinés dans des traditions antérieures à 1780, dont chacun d'eux constitue une mise en oeuvre particulière. Or un Rite ne peut pas être défini par les traditions dans lesquelles il s'enracine, comme si ces traditions étaient son bien propre, alors qu'il les partage avec d'autres Rites qui les mettent en oeuvre d'une manière différente de la sienne. La définition d'un Rite inclut nécessairement la manière particulière dont il a mis en oeuvre les traditions plus anciennes qui lui sont plus ou moins communes avec d'autres, et on ne peut lui assigner une origine historique antérieure à l'époque où cette mise en oeuvre particulière a été réalisée. Ainsi, insistons-y encore, l'origine historique du Rite Français doit être située dans les années 1780, pas plus tôt et pas plus tard ; ce qui d'ailleurs suffit à faire de lui un des plus anciens Rites actuellement pratiqués, puisque aucun Rite actuellement pratiqué ne peut prétendre à une origine historique plus ancienne. Faisons maintenant quelques remarques sur l'appellation "Rite Français''. Cette appellation ne remonte pas à l'origine historique du Rite telle que nous venons de la préciser. Encore moins remonte-t-elle, bien sûr, aux origines de la Maçonnerie française. Elle n'apparaît pas, en fait, avant les dernières années du XVIIIe siècle. A partir de cette époque, et tout au long du XIXe siècle, elle désigne le "Rite Français'' tel que nous l'avons défini, c'est-à-dire le système en sept Grades adopté aux dates mentionnées. Toutefois, le Grand Orient lui-même n'a pas dès l'origine baptisé son système â "Rite Français''. Cette appellation n'apparaît jamais ni dans les rituels et règlements originels, ni dans les délibérations au cours desquelles ces rituels et règlements ont été approuvés. La plus ancienne occurrence que nous connaissions de l'appellation "Rite Français'' se trouve dans un procès-verbal de délibération de la Chambre d'Administration du Grand Orient en date du 25 décembre 1799, où il est question d'une loge constituée à l'orient de New York "sous le Rit français". Toutefois cette appellation n'était pas encore bien fixée à ce moment, puisqu'une autre délibération, du 24 mars 1800, parle encore simplement du "système du Grand Orient". En fait, l'appellation semble avoir été forgée par opposition à celle de "Rite Ecossais''. Le terme "écossais'' renvoie à l'origine aux hauts grades : il a d'abord qualifié une certaine classe de hauts grades. Par la suite, son sens a parfois été étendu pour désigner - ainsi que le terme "Ecossisme'' - l'ensemble de la Maçonnerie des hauts grades. Et enfin, comme il n'y avait pas au XVIIIe siècle la séparation stricte qui existe aujourd'hui entre hauts grades et grades bleus, l'appellation d' "Ecossais" en est venue à être appliquée par certains Rites à l'ensemble de leur système, y compris les grades bleus. C'est ainsi qu'il existait dans les dernières années de l'Ancien Régime un système qui n'est plus pratiqué aujourd'hui en France et qui s'intitulait officiellement Rite Ecossais Philosophique - appellation qui apparaît dans des documents avignonnais des années 1780, car ce Rite avait été élaboré en Avignon. Ce Rite, tel qu'il était pratiqué dans ces années-là, différait assez peu de celui du Grand Orient dans les grades bleus, il en différait surtout dans les hauts grades. En ce qui concerne le Rite que nous appelons "Rite Ecossais Rectifié'', il existait également dans les années 1780, mais ne s'appelait pas encore ainsi, il s'appelait seulement "Rite Rectifié''. Cependant, il était gouverné, y compris dans ses grades bleus, par des organismes qui s'intitulaient "Directoires Ecossais'', ce qui permettait de concevoir ce Rite comme étant "écossais'' dans l'ensemble de ses grades, et explique qu'il ait été finalement appelé "Rite Ecossais Rectifié''. Ainsi, en face de Rites qui s'intitulaient "écossais'' ou se prêtaient à être conçus comme tels, on comprend que le système du Grand Orient de France ait été appelé "français'' . Mais ce n'est pas là une appellation officielle qui lui aurait été donnée dès l'origine, c'est une appellation accidentelle qui s'est peu à peu imposée dans l'usage. Les Rituels adoptés officiellement nous sont connus à travers plusieurs manuscrits antérieurs à la Révolution qui nous sont parvenus en bon état. Certains de ces manuscrits ont d'ailleurs été récemment publiés en fac-simile. Pour les grades bleus d'abord, ces rituels n'étaient eux-mêmes que le résultat de l'uniformisation et de la codification des pratiques des loges françaises, en prenant ici le mot "françaises'' en son sens géographique et national et non en référence à un Rite quelconque. Ces pratiques, antérieurement à 1780, nous sont assez bien connues par différentes sources. Tout d'abord, par des divulgations dont la plus ancienne (la divulgation du lieutenant de police Hérault) remonte à 1737. Ces divulgations ont souvent un caractère commercial, ce qui peut faire suspecter leur véracité, mais elles peuvent être recoupées avec une deuxième classe de sources, qui sont les procès intentés par l'Inquisition, dans différents pays (Portugal, Italie), à des Maçons qui avaient été initiés et avaient pratiqué la Maçonnerie en France. A partir de ces deux sortes de sources, qui se révèlent cohérentes entre elles, on peut se faire une idée assez exacte de la pratique maçonnique des loges françaises dans les années 1740. Un peu plus tard, on a des rituels qui proviennent des loges elles-mêmes et qui témoignent donc directement de leur pratique, par exemple le rituel donné par un manuscrit de la bibliothèque de la ville de Lyon intitulé "grade d'Apprentif des Loges de Lyon en 1772", et beaucoup d'autres qui ne sont généralement pas datés avec précision. On a également dans les livres d'architecture des Loges, sinon des compte rendus détaillés des rituels des cérémonies, du moins des allusions au rituel qui aident à se faire une idée de la pratique maçonnique. A partir de toutes ces sources, on peut finalement arriver à connaître ce qu'était la pratique générale des loges françaises avant l'élaboration des rituels du Rite Français, pratique qui a servi de toile de fond à cette élaboration et lui a fourni ses matériaux. Trois conclusions se dégagent et doivent être soulignées. 1) La pratique rituelle française était relativement homogène. Cette homogénéité n'était pas uniformité. Elle n'excluait pas des différences d'une loge à l'autre mais rien ne permet d'attribuer à de telles différences la signification de différences caractéristiques de Rites. Des différences qui nous apparaissent aujourd'hui comme caractéristiques de Rites, par exemple l'ordre différent des mots du premier et du deuxième grades, n'existaient pas alors dans la Maçonnerie française, et les différences qui existaient n'étaient pas perçues ainsi. En fait, la notion de Rites différents dans les grades bleus n'apparaît pas dans les documents de l'époque, elle n'apparaît que pour les hauts grades. Il est important de souligner cette unité essentielle de la pratique rituelle française au niveau des grades bleus, parce que certains historiens considèrent que la Maçonnerie française du XVIIIe siècle était partagée en deux grands courants, l'un que l'on caractérise comme "hanovrien'', et qui serait lié à la Grande loge anglaise de 1717, l'autre qui serait indépendant de celle-ci, voire en opposition avec elle, et que l'on caractérise comme "stuartiste'' parce qu'il serait lié au milieu des émigrés stuartistes. Le premier courant serait libéral et "progressiste'', le second, autoritaire et conservateur. Sans vouloir entrer dans l'examen des questions complexes que soulève cette conception, disons que rien dans nos sources n'indique qu'il y ait eu deux Rites qui auraient correspondu à ces courants. Il est vrai qu'il existait des loges constituées par la Grande Loge anglaise de 1717 et d'autres qui étaient nées de façon complètement indépendantes d'elle et avaient souvent été fondées par des émigrés stuartistes, mais rien n'indique qu'il y ait eu des différences de pratique rituelle caractéristiques de ces deux sortes de loges. Au contraire, autant que nos sources nous permettent d'en juger, elles pratiquaient toutes, en substance, la même Maçonnerie. 2) Cette pratique commune à la Maçonnerie française était en conformité avec celle de la Grande Loge anglaise de 1717, tant dans les Loges qui avaient été constituées par elle que dans les autres. Ici, il y a une opposition qui est certainement pertinente et qui doit être prise en compte, c'est celle des deux Grandes Loges anglaises, dites des "Modernes'' et des "Anciens'', dont la rivalité a marqué l'histoire de la Maçonnerie anglaise pendant toute la deuxième moitié du XVIIIe siècle, et encore au début du XIXe jusqu'à leur union en 1813. La première de ces deux Grandes Loges est celle de 1717. La seconde est celle qui se constitua en 1753 et qui reprochait à la première d'avoir altéré les anciens usages de la Maçonnerie. Les membres de la Grande loge de 1753 appelèrent "Modernes'', par dérision, ceux de la Grande Loge de 1717, et s'intitulèrent eux-mêmes "Anciens'' pour exprimer leur prétention d'être fidèles aux anciens usages. Nous connaissons les principaux points de rituel sur lesquels la pratique des "Anciens'' différait de celle des "Modernes'', dont le plus remarquable était l'ordre des mots du premier et du deuxième grades, et on constate dans nos sources que sur tous ces points la pratique française coïncidait avec celle des "Modernes''. La deuxième conclusion est donc que non seulement la Maçonnerie française présentait une nette homogénéité, mais que dans son fond commun elle était en accord avec la pratique rituelle des "Modernes''. On pourrait croire que c'est pour cette raison que le Rite Français est aussi appelé "Rite Moderne''. On n'aurait pas tout à fait tort, mais les choses sont plus compliquées que ça, et nous reviendrons sur la véritable origine de cette appellation. 3) Malgré cette unité essentielle, la pratique rituelle de la Maçonnerie française présentait, nous l'avons admis, des variations entre les loges. Ces variations devaient inévitablement apparaître dès l'instant qu'il n'y avait pas de rituels officiels. La première Grande Loge de France paraît bien n'en avoir jamais eu, et le Grand Orient de France n'en a eu qu'en 1785 (rappelons que nous parlons ici des grades bleus). L'origine de ces variations n'est pas toujours claire. Donnons en deux exemples. Le premier sera celui de l'acclamation. On trouve dans la Maçonnerie Française deux acclamations, Vivat et Houzzai (cette dernière diversement orthographiée suivant les sources, mais cette variation orthographique est sans signification). La première est attestée par exemple dans le rituel des loges de Lyon de 1772 à l'ouverture des travaux, et plus anciennement, mais pour la loge de table seulement, dans des divulgations des années 1740 comme Le Secret des Francs Maçons de l'abbé Pérau (1744). C'est cette acclamation qui a été retenue par le Grand Orient de France dans son rituel de 1785. L'acclamation Houzzai, utilisée aujourd'hui par le Rite Ecossais Ancien et Accepté , apparaît dans l'édition de 1738 des Constitutions d'Anderson (sous la forme huzzah) . En France, elle apparaît dans une divulgation de 1751 (Le Maçon démasqué) à la loge de table. Elle était utilisée par la Mère Loge Ecossaise de Marseille, et par les Loges qui en dérivaient. Il est possible qu'elle ait été à l'origine une particularité (en France) de la Mère Loge Ecossaise de Marseille, mais ce n'est pas prouvé. Le deuxième exemple est celui de la disposition des chandeliers. Les sources françaises les plus anciennes mentionnent trois chandeliers disposés "en triangle'', mais les textes ne précisent pas la situation de ce triangle par rapport à la loge. L'iconographie laisse apparaître là aussi des variations. La disposition la plus anciennement et la plus fréquemment attestée est celle que le Rite Français tel que nous le pratiquons a conservée , en accord avec une gravure qui illustre le Régulateur du Maçon de 1801. Mais la disposition que l'on trouve au Rite Ecossais Rectifié et au Rite Ecossais Ancien et Accepté est aussi attestée dans certains tableaux de loge et dans certains rituels . D'autres dispositions sont également attestées par certaines gravures. Ces chandeliers avaient pourtant à l'origine une signification symbolique précise, qui semble d'ailleurs avoir été quelque peu perdue de vue dans les années 1780 : ils représentaient le Soleil la Lune et le Maître de la Loge. Nous ignorons l'origine des variations de position que nous observons. En tout cas, il n'apparaît pas, comme nous l'avons dit, qu'elles aient été perçues comme des différences caractéristiques de Rites. Mais la principale conséquence de l'absence de rituels officiels, et en même temps la principale source de variations dans la pratique des loges, a été la liberté qu'ont eu les rituels d'évoluer. Les rituels primitifs étaient relativement simples par rapport à l'état dans lequel nous les voyons maintenant, qui est le résultat de cette évolution. Tout en conservant le même noyau primitif, ils ont été considérablement développés et enrichis. Le développement le plus ancien consiste apparemment en les trois voyages que l'on fait faire au récipiendaire autour de la loge pendant l'initiation. Ces trois voyages sont attestés dès le Secret des Francs Maçons de l'abbé Pérau (1744). On ne les retrouve pas dans la Maçonnerie anglaise, ni écossaise (au sens géographique du terme), et rien dans les sources anglo-écossaises n'indique qu'ils s'y soient jamais trouvés. C'est ce qui donne à penser qu'ils ne se trouvaient pas non plus dans la Maçonnerie française primitive, et qu'ils constituent un développement proprement français. D'autres développements sont venus plus tard, par exemple les épreuves par l'eau et par le feu. Elles n'étaient pas encore pratiquées à Lyon en 1772, où on se contentait des trois voyages sous la forme la plus dépouillée, et il en est de même des versions les plus anciennes du Rite Ecossais Rectifié (1778 et 1785). C'est actuellement le Rite Français qui conserve ces épreuves sous leur forme la plus ancienne, où il n'y a que l'eau et le feu. Le Rite Ecossais Rectifié dans sa dernière version (1787) comprend trois épreuves par le feu, l'eau et la terre, qui véhiculent une signification propre à la doctrine de ce Rite . Le Rite Ecossais Ancien et Accepté, de son côté, a ajouté à l'eau et au feu l'air et la terre, donnant ainsi à ces épreuves une signification alchimique qu'elles n'avaient pas d'abord. Mais cette dernière addition sort de la période que nous considérons, tandis que celle qui apparaît dans la dernière version du Rite Ecossais Rectifié est de l'extrême fin de la période . On peut encore citer d'autres développements, comme l'épreuve du sang et celle du calice d'amertume. On trouve aussi dans certains rituels une épreuve du fer rouge, que le Grand Orient de France n'a pas retenu dans son rituel de 1785, la jugeant sans doute dangereuse ou exagérément dramatique. Toutes ces innovations contribuaient à la diversification de la pratique rituelle, dans la mesure où elles étaient adoptées par certaines loges et non par d'autres. Depuis les années 1770, un besoin de mise en ordre et d'uniformisation se faisait vivement sentir, et beaucoup de loges réclamaient du Grand Orient la rédaction de rituels officiels. Pour les grades bleus, leur mise au point fut pour l'essentiel l'oeuvre d'un groupe de Frères qui appartenaient à la Chambre des Grades du Grand Orient de France, et dont le plus connu est Roéttiers de Montaleau. Ils y travaillèrent au cours de l'année 1783, puis leur travail fut soumis à diverses relectures et corrections avant d'être finalement approuvé en 1785, comme on l'a dit. Le préambule du rituel d'apprenti, qui vaut pour l'ensemble des trois grades, indique bien à quel besoin cette rédaction répondait : On remarque que dans ce texte l'intention d'uniformisation s'accompagne d'une intention de retour aux « usages anciens » et à leur "antique et respectable pureté". Cela doit être pris cum grano salis. S'il y a dans le rituel de 1785 un effort authentique de sobriété dans les cérémonies, il n'est en aucune façon la restauration du rituel de l'initiation tel qu'il était dans les débuts de la Maçonnerie en France. Les innovations ont été triées, mais non toutes éliminées ; au contraire plusieurs d'entre elles ont été retenues et officialisées, comme on le voit suffisamment par les exemples que nous avons donnés. Cette entreprise de mise en ordre et d'uniformisation n'était pas la première du genre, et elle n'est pas isolée dans la Maçonnerie française des années 1780. Elle avait eu au moins un précédent en dehors du Grand Orient. C'est celui de la Mère Loge Ecossaise de Marseille, dont nous savons qu'elle avait adopté dès 1774 des rituels officiels qu'elle communiquait aux loges auxquelles elle accordait des constitutions, avec obligation pour ces loges de se conformer à ces rituels . Nous avons d'autre part fait mention du rituel intitulé "grade d'Apprentif des Loges de Lyon en 1772". Il pourrait s'agir, bien que ce ne soit pas certain, du rituel officiel de la Grande Loge des Maîtres Réguliers de Lyon . Il semble donc - et il est assuré dans le cas de la Mère Loge Ecossaise de Marseille - que des autorités maçonniques de province avaient précédé le Grand Orient dans son entreprise. D'autre part, il y a dans les années 1780 une entreprise contemporaine et parallèle à celle-ci, et dont le résultat nous est parvenu : c'est celle qui a produit les rituels du Rite Ecossais Rectifié. L'élaboration des rituels du Rite Français se situe donc dans un mouvement plus large, qui correspondait à une nécessité ressentie un peu partout dans la Maçonnerie française. On peut, à partir de cette étude historique, préciser la place du Rite Français, sinon dans l'ensemble de la Maçonnerie pratiquée dans le monde, du moins dans celle qui est pratiquée en France. La meilleure manière de caractériser la place du Rite Français est de dire qu'il est le représentant le plus fidèle, parmi les rites actuellement pratiqués en France, de la pratique commune de la Maçonnerie française du XVIIIe siècle. Cela résulte de ce que nous avons déjà dit, à savoir qu'il n'est pas autre chose que le résultat d'une entreprise de mise en ordre et d'uniformisation de cette pratique. Cela répond, croyons-nous, à une question qu'on entend souvent poser : quelle est la spécificité du Rite Français ? A cette question nous répondons volontiers que la spécificité du Rite Français est de n'en pas avoir. Si en effet il en a une, elle n'est autre que celle qui consiste à être représentatif d'un certain tronc commun maçonnique, à partir duquel se sont différenciés, comme des rameaux, d'autres rites doués de caractères distinctifs. La comparaison avec le Rite Ecossais Ancien et Accepté nous permet également d'éclaircir un point que nous avons effleuré, mais que nous avons laissé en suspens : celui de l'origine de l'appellation "Rite Moderne''. Cette appellation, pas plus que celle de "Rite Français'', n'a été choisie par les fondateurs du Rite, elle ne s'est introduite que plus tard. En fait, elle a d'abord été donnée, de l'extérieur, au Rite Français, par les Maçons du Rite Ecossais Ancien et Accepté, qui à l'imitation de la Grande Loge anglaise des "Anciens'', intitulaient leur propre Rite "Rite Ancien'' et intitulaient le Rite Français "Rite Moderne''. Cela apparaît bien dans le Guide des Maçons Ecossais, dans lequel le Vénérable, après avoir instruit le nouvel initié des mots, signes et attouchements du grade d'apprenti, lui dit : Malgré l'intention polémique qu'il comportait, ce rattachement du Rite Français à la Grande Loge anglaise dite des "Modernes'' n'était pas sans fondement dans la mesure où, comme nous l'avons dit, la pratique rituelle française codifiée dans le rituel de 1785 et dans le Régulateur du Maçon de 1801 était conforme à celle de cette Grande Loge, sans que pour autant celle-ci ait joué un rôle exclusif, ni même prépondérant, dans l'introduction de la Maçonnerie en France. Les Maçons du Rite Français, quoique sensibles à l'intention péjorative qui avait présidé à son introduction, ne purent empêcher le succès que connut l'appellation de "Modernes'', et durent s'en accommoder, tout en ne perdant pas une occasion d'affirmer que le Rite "Moderne'' n'était pas moins ancien que le Rite "Ancien''. Quant à nous, sans entrer dans cette querelle, nous ne pouvons que constater que l'appellation de "Rite Moderne'' et celle de "Rite Français'' s'imposèrent assez rapidement, comme synonymes l'une de l'autre, au cours de la première ou des deux premières décennies du XIXe siècle. Il faut noter que l'appellation de "Rite Moderne'' s'étendit même au système des hauts grades du Rite Français, alors que dans ce cas, contrairement à ce qui se passe pour les grades bleus, elle n'a plus l'ombre d'une justification historique. Les hauts grades du Rite Français n'ont rien à voir, pas plus que ceux du Rite Ecossais Ancien et Accepté, avec la grande Loge des "Modernes'', qui ne pratiquait pas de hauts grades. Les uns et les autres sont pris dans le fonds commun des hauts grades qui foisonnaient en France au XVIIIe siècle. L'histoire de l'origine des hauts grades du Rite Français comporte des péripéties assez complexes. Nous ne ferons qu'en rappeler les principaux points. Le travail fut commencé par la Chambre des Grades du Grand Orient de France, créée en 1782 avec la mission précise de mettre au point le système de hauts grades destiné à devenir le système officiel du Grand Orient. Ce travail était guidé par le même souci de mise en ordre et d'uniformisation que nous avons vu présider à la mise au point des rituels des grades bleus. Déjà, dans les grades bleus, ce travail avait comporté un aspect de sélection parmi les développements rituels qui étaient survenus au cours d'un demi-siècle de Maçonnerie française (par exemple certaines épreuves un peu trop grand-guignolesques avaient été rejetées). Cet aspect de sélection s'imposait encore bien plus pour les hauts grades, car ces derniers foisonnaient et se présentaient sous un grand nombre de versions différentes dans lesquelles on trouvait le meilleur et le pire. Aussi la Chambre des Grades commença-t-elle par un travail préliminaire de documentation, qui consistait à collecter des cahiers de grades, à les étudier, à les classer, afin de pouvoir dans une deuxième étape rédiger à partir de là les grades qui seraient retenus. La Chambre des grades s'acquitta de cette tâche documentaire avec beaucoup de sérieux, mais pour des raisons qui ne sont pas bien connues elle ne passa jamais à la deuxième étape, celle de la rédaction des hauts grades. A partir du début de 1783, elle s'occupa, comme on l'a vu, de la rédaction des grades bleus, quoique ce n'ait pas été là la tâche qui lui avait été initialement assignée. Le travail de rédaction des hauts grades fut réalisé dans le cadre d'un organisme qu'une partie des membres de la Chambre des Grades, sous la conduite de Roéttiers de Montaleau (toujours lui), créèrent en marge du Grand Orient le 2 février 1784, et qui s'appela le Grand Chapitre Général de France. Ces Frères n'avaient pas l'intention de s'ériger en un organisme rival du Grand Orient, mais seulement, semble-t-il, d'avoir les coudées franches pour réaliser le travail de rédaction des hauts grades comme ils l'entendaient, et de remettre ensuite au Grand Orient le résultat de ce travail. Les animateurs du Grand Chapitre Général de France avaient l'intention de réunir leur Grand Chapitre au Grand Orient de France, et ils ouvrirent à cette fin des négociations avec celui-ci. Ces négociations traînèrent en longueur pour différentes raisons qui n'ont qu'un intérêt plus ou moins anecdotique . Elles aboutirent enfin à la réunion attendue, dont le principe fut voté dans la 178e assemblée du G.O.D.F., le 4 mai 1787, et dont les modalités furent précisées dans les assemblées suivantes. Par cette réunion, le système mis au point par le Grand Chapitre Général de France devenait le système officiel de hauts grades du Grand Orient. En quoi consistait ce système ? Les membres du Grand Chapitre Général de France, s'appuyant sur le travail de documentation qu'ils avaient réalisé dans la Chambre des Grades, classèrent les haut grades en cinq « ordres ». Cette notion d'ordre était une nouveauté, et elle ne doit pas être confondue avec celle de grade. Un ordre est un ensemble de grades, chaque grade pouvant lui-même exister en plusieurs versions. Le premier ordre comprenait les grades d'Elu, mais aussi un certain nombre d'autres grades qui se conféraient habituellement entre la maîtrise et les grades d'Elus. Le deuxième ordre comprenait les grades d'Ecossais. Le troisième ordre comprenait essentiellement un seul grade, celui de Chevalier d'orient, et il en était de même du quatrième ordre, correspondant au grade de Rose-Croix. Tous les grades qui n'entraient pas dans les ordres précédents furent réunis dans un cinquième ordre. Le Grand Chapitre Général de France décida de rédiger, pour chacun des quatre premiers ordres, un grade unique relevant de cet ordre. Pour le premier ordre, ce fut le grade d'Elu Secret, pour le deuxième ordre celui de Grand Elu Ecossais. Pour le troisième ordre, on arrêta une version du grade de Chevalier d'Orient, et pour le quatrième ordre une version du grade de Rose-Croix. Ces quatre grades étaient destinés à être pratiqués. Pour le cinquième ordre, on ne rédigea pas de grade, car les grades qui relevaient de cet ordre n'étaient pas destinés à être pratiqués, mais seulement étudiés. C'est ainsi que la carrière initiatique d'un Maçon du Rite Français, dans les hauts grades, passe par quatre grades : le grade d'Elu secret, qu'il reçoit dans le Chapitre ouvert en son premier ordre ; le grade de Grand Elu Ecossais, qu'il reçoit dans le Chapitre ouvert en son deuxième ordre ; le grade de Chevalier d'orient, qu'il reçoit dans le Chapitre ouvert en son troisième ordre ; et le grade de Chevalier Rose-Croix, qu'il reçoit dans le Chapitre ouvert en son quatrième ordre. Lorsqu'on compare les hauts grades du Rite Français avec les hauts grades d'autres Rites, on se rend compte que les différents systèmes de hauts grades ont été faits à partir d'une même matière, à savoir ce foisonnement de grades qu'offrait la Maçonnerie française d'avant 1780. Chaque Rite a traité cette matière à sa façon, en choisissant de retenir plus ou moins de grades, en conservant distincts des grades voisins ou au contraire en les réduisant en un seul. C'est pourquoi il y a des thèmes que l'on retrouve dans plusieurs systèmes, mais dans l'un on les trouve dans des grades différents, tandis que dans l'autre on les trouve réunis dans un seul grade. Ce caractère exprime un esprit, et il y a incontestablement un esprit du Rite Français comme il y a un esprit de chacun des autres Rites. Nous ne chercherons pas cependant à le définir ici, nous en tenant au point de vue historique qui a été le nôtre tout au long de cette note. L'esprit d'un Rite ne peut pas se laisser enfermer dans quelques phrases lapidaires, surtout lorsque, comme c'est le cas pour le Rite Français, il n'a pas de doctrine explicite, son esprit s'exprimant uniquement à travers ses rituels. Lorsqu'on veut dire en quelques phrases l'esprit d'un Rite, même quand il a une doctrine, on est guetté par les approximations, les réductions et les malentendus. En fait, l'esprit d'un Rite ne se laisse découvrir que de l'intérieur, par la fréquentation assidue et la pratique de ses rituels. - III - En 1717, la maçonnerie anglaise, médiévale et opérative était moribonde. Quatre Loges de Londres et Westminster se fédérèrent en une Grande Loge de Londres en vue de sauver l'institution. Le concept d'Obédience maçonnique venait de naître. Quelques années plus tard, en 1723, paraissaient les Constitutions d'Anderson, reconnues aujourd'hui encore comme la charte fondatrice de la Franc-Maçonnerie universelle. L'article premier y posait à jamais l'exigence essentielle de la maçonnerie de tradition : à savoir la croyance en Dieu. Guidés par l'Irlandais Laurence Dermott, un certain nombre de maçons en vinrent à considérer que la Grande Loge de 1717 avait par trop altéré le sens profond des anciens rituels, hérités de la période de transition, et tels qu'ils s'étaient élaborés au fil des siècles. Prenant le nom d'Antients, ils qualifièrent leurs prédécesseurs de Moderns. Cette querelle des anciens et des modernes, apparue en 1751, prit fin en 1813 au terme d'une réconciliation sanctionnée par le fameux Act of Union, constitutif de l'actuelle Grande Loge Unie d'Angleterre. S'il est avéré que cette réconciliation se fit au prix de concessions mutuelles, les érudits inclinent à penser, qu'au final, ce sont les Moderns qui l'emportèrent sur les Antients. Cette opinion mérite probablement qu'on la pondère, ne serait-ce qu'à la lumière de la déclaration préliminaire de l'Acte d'Union qui stipule : « Il est ci-après déclaré et statué que la pure et ancienne maçonnerie consiste en trois grades et non davantage, ceux d'Apprenti enregistré, de Compagnon du mestier et de Maître, inclus l'Ordre Suprême de la Sainte Arche Royale de Jérusalem. » (1) Or, tout durant la période du schisme, la querelle porta beaucoup sur la question de l'Arche Royale. Sa reconnaissance dans un plan quasi juridictionnel est à porter au crédit des Antients ; ce qui n'est pas rien sachant la haute inspiration mystique de ce degré dont ils soutenaient la pratique. Dans le même temps, des grades maçonniques avaient éclos un peu partout où la Franc-Maçonnerie s'était répandue au point qu'ils pouvaient se dénombrer par centaines à la surface de la planète. On mesure bien, sous les dehors d'une simplification apparemment minimaliste, la puissance de cette déclaration à formuler les principes premiers sur lesquels se fonde une obédience maçonnique de tradition ; car ici, l'économie dictée par le sens prime la multitude des formes, rejoignant ainsi l'esprit des Antients. (2) C'est dans ce cadre que le Rite Anglais de Réconciliation vit le jour. D'abord sous les auspices de la Loge de Réconciliation qui s'était assigné « de promulguer et de prescrire le système pur et sans altération de rituel et de cérémonie que la réconciliation pouvait heureusement restaurer dans l'Ordre Anglais »; également au gré des travaux de la Grand Steward Lodge ; enfin (et pour résumer) grâce à la création, en 1823, de l'Emulation Lodge of Improvement qui devait lui donner son nom et en fixer le canon définitif. Chacun des six rites reconnus et pratiqués par la Grande Loge Nationale Française a une histoire en propre. Celle du rite Emulation, que nous sommes dans ces quelques lignes convenus d'évoquer, se distingue par sa totale intrication avec celle de la Grande Loge Unie d'Angleterre puisque qu'il est le corollaire de son acte fondateur. (3) Les recherches historiques ont permis de reconstituer ce qu=avaient été, dans leur ensemble, les cérémonies du XVIIIe siècle. On constate, en Angleterre principalement, de nombreuses superpositions rituéliques sur fonds d'origine. La maçonnerie continentale procède pour sa part d'adjonctions beaucoup plus importantes. Citons, par exemple, la marque chevaleresque du Rite Ecossais Rectifié et celles, capitales, de l'hermétisme et de l'alchimie reconnaissables dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté. Le rituel d'origine n'en devait pas moins survivre dans une relative pureté, dont la pierre de touche demeurait le symbolisme opératif tiré de l'art de bâtir. De ce point de vue -et de celui-ci strictement- le rite Emulation demeure incontestablement l'un des plus purs car l'un des plus fidèles au rituel d'origine. (4) En cela, et quoique d'une formulation définitivement fixée en 1823, il s'affirme bien comme un rite des Antients, enrichi d'une double physionomie qui lui confère sa marque incomparable. Au plan structurel d'abord comme corollaire de l'Acte d'Union, au plan initiatique ensuite comme héritier des plus anciens devoirs des bâtisseurs. De ces deux filiations, il a gardé d'essentielles particularités. La première ne manquera pas de surprendre : dans l'acception purement française du mot « rite » tel que, communément, nous l'appliquons à la Franc-Maçonnerie, Emulation en est-il encore un ? Oui au sens du dictionnaire. Non au sens à la fois maçonnique et français qui réserve ce terme à des systèmes de Hauts Grades eux-mêmes appuyés sur les trois degrés symboliques d'Apprenti, Compagnon et Maître (5). Il se s'agit pas ici de ratiociner, mais bien de comprendre la marque profonde imprimée par la déclaration préliminaire ci-avant évoquée. Ni réduit ni limité mais contenu dans ses trois degrés symboliques que vient couronner l'Arche Royale, Emulation se présente moins comme un rite que comme la manière standard et synthétique de travailler selon des usages immémoriaux. En un mot, le rite Emulation ne prétend détenir aucun privilège ni aucune supériorité quant aux principes de morale et de fraternité qu'il enseigne... Mais il s'en distingue comme méthode. C'est un « working » disent eux-mêmes nos Frères anglais. La seconde tient toujours de la réconciliation et doit être portée au crédit des « moderns ». Les Constitutions d'Anderson, publiées en 1723 dans un climat politique et religieux dont l'analyse sort de notre champ, visent comme point d'orgue que la Loge soit le Centre de l'Union, et que la Franc-Maçonnerie se prémunisse contre tout clivage d'ordre politique ou religieux. Pour cette raison, toutes les marques chrétiennes ont été soigneusement effacées des anciens rituels. Emulation, de ce point de vue, est considéré comme le plus déchristianisé des systèmes maçonniques. Il convient de préciser que cette disposition, loin d'éloigner les maçons de leur convictions religieuses, leur permet au contraire de pratiquer leur confession dans le plus strict respect de celle d'autrui. Nous ressouvenant également que ces Constitutions placent en première exigence la croyance en Dieu, le candidat s'entend poser une question bien précise le jour de son Initiation. C'est sans détour et de sa propre volonté qu'il doit y répondre : « En Dieu ». En conséquence, cette Grande Lumière, bien que Lumière symbolique, qui doit toujours briller dans une Loge régulière -nous voulons dire la Bible, recueil des Saintes Ecritures- sera toujours ouverte à quelque page de l'Ancien Testament ; plus particulièrement à un chapitre évoquant la Sagesse du Roi Salomon et la Construction du premier Temple à Jérusalem. La troisième marque, celle qui méritera le plus long développement, se rapporte au symbolisme de l'art de bâtir qui vaut au « working » Emulation d'être considéré comme un rite opératif. Quiconque aura tenté, par ses lectures, de visiter l'édifice maçonnique, sera resté interloqué par la multitude des rites qui ont existé ou existent encore. Bien plus, ces rites peuvent paraître si différents les uns des autres, que la réalité ultime et déjà bien difficile à saisir de la Franc-Maçonnerie peut subitement sembler à jamais inaccessible. Aussi, comme guide, pourrons-nous affirmer sans crainte que les rites maçonniques, indépendamment de leur contenu ésotérique, se répartissent en deux classes. L'une de ces classes est dite d'expression ou encore d'analyse. Le Rite Français, Le Rite Ecossais Rectifié, le Rite Ecossais Ancien et Accepté, tous trois reconnus et pratiqués par la Grande Loge Nationale Française, entrent dans cette catégorie. Outre la pratique des cérémonies, les Frères, selon des modalités bien réglées, sont appelés à analyser le symbolisme de leur rituel, à en découvrir le sens caché, à faire rédaction de leurs recherches puis présentation de leur travail (autrement dit leur planche) en Loge ouverte. L'autre classe est dite de méditation ou encore d'intuition. Le Rite d'York, le Rite Standard d'Ecosse et bien sûr le système Emulation entrent dans cette seconde catégorie. Tous trois puisent leurs références et tirent leur symbolisme de l'art de bâtir. La première conséquence -et certainement pas la moindre- de cet héritage archaïque est de placer la transmission orale au centre des travaux. Aussi bien, le maçon de rite Emulation n'aura de cesse, au fil des ans, d'apprendre intégralement le texte et les gestes de toutes les cérémonies pratiquées dans les trois grades. Dans les temps anciens, avant l'apparition de la Lettre écrite, les maçons opératifs étaient tenus d'observer la plus grande discrétion. Ecrire ou dessiner imprudemment quoi que ce soit touchant au métier eut été considéré comme une violation du secret. Le maintien des techniques et des signes de reconnaissance, loin des regards de qui ne les méritait pas, garantissait la protection de leurs privilèges et la sauvegarde du métier. De nos jours, alors que nos rituels sont imprimés, le motif d'une exigence attachée aux mentalités médiévales a changé. Le motif certes, mais pas sa puissance initiatique ! D'abord parce que le par coeur, hérité de la conception archaïque du secret, est devenu l'une des voies de sacralisation du travail en Loge. Ensuite parce que, pour des raisons psychologiques, plus le maçon assimile le rituel et plus il le découvre ; plus il le découvre et plus il s'initie. On pourra trouver puéril ou naïf que des hommes chargés des responsabilités qu'impose le corps social se réunissent en Loge pour pratiquer l'art de la récitation. C'est mal comprendre en quoi le rite est dit opératif. Les Francs-Maçons, aujourd'hui, ne taillent plus de pierres ni ne lèvent de charpentes ; c'est leur coeur qu'ils façonnent. Or, si le matériau a changé, rien n'indique que les fonds insondables de leur être soient moins rétifs que la pierre d'antan. Et la méthode de travail qui conduisit nos anciens Compagnons à édifier les chefs-d'oeuvre que nous savons, conserve toute son actualité lorsqu'il s'agît non plus d'élever une façade mais soi-même. Ces gestes du métier qu'ils répétèrent jusqu'à approcher la perfection sont ici commués en la restitution du rituel. La Loge se veut une représentation du cosmos et de l'indicible Perfection que l'Eternel y a placée. Il n'est pas à démontrer que l'homme, par ses limitations, est incapable d'en concevoir l'immensité. Là est l'origine de son incoercible souffrance. Mais il lui est offert une immense consolation : celle, à défaut de pouvoir reproduire cette Perfection, d'en entrevoir la physionomie. Encore lui faudra-t-il emprunter les voies qui y conduisent en comprenant que les entreprises les plus modestes lui sont également les plus autorisées. Alors, s'inspirant de la noble simplicité des gestes de nos anciens Compagnons, il sacrifiera à l'incessant apprentissage de son rituel. D'abord confronté à la rébellion de sa mémoire, il surprendra ensuite sa raison venant lui porter secours et finira dans un état particulier d'intégration et de grâce. L'humilité du dessein, la sagesse d'une entreprise dénuée de présomption et l'imitation des méthodes qui firent la grandeur des anciens, auront ouvert les fenêtres de son coeur qui donnent sur l'ineffable physionomie. C'est donc bien la méthode qui donne au rite Emulation sa tournure opérative, au moins autant que l'antiquité de son inspiration. Donné comme archétype d'une planche à tracer idéale, le rituel ne souffre pas qu'on l'interprète ; mais il commande qu'on l'assimile. « Système particulier de morale enseigné sous le voile de l'allégorie au moyen de symboles », l'apprentissage constant et assidu libérera les facultés méditatives de l'adepte, lui permettant de dévoiler le sens des symboles par les voies de son intuition. Indemne de tout intellectualisme superflu, cette méthode favorise une sorte de réconciliation de nos intimes contraires au delà des méthodes accoutumées par la conscience ordinaire. Les maçons de rite Emulation ne viennent pas en Loge pour tailler leur pierre, mais pour vérifier qu'ils l'ont bien taillée tout le temps qu'ils oeuvraient à l'extérieur du Temple. Et lorsque retentira l'heure d'ouvrir les travaux symboliques, ils entreront dans la Loge. Ils y entreront sur le niveau de l'égalité et les pierres s'ajusteront dans cette harmonie que sanctionne le travail bien préparé. Plus tard, quand viendra le soleil à décliner et tandis que chaque ouvrier aura reçu ce qui lui est dû, les Frères, unis autour de leur Vénérable Maître, partageront une agape frugale et prendront le vin en l'honneur des autorités maçonniques qui dirigent l'Ordre et des autorités civiles qui le protègent. « Dans la tradition des Antients, nul ne saurait se prévaloir d'être maçon qu'il ne délivre la parole de mémoire et par le coeur. La connaissance du rituel étant nécessaire et suffisante à la constitution du corps d'amour de la Loge ». (1) Cette structure est le modèle adopté par la G.L.N.F. Le contenu hautement mystique de l'Arche Royale n'a pas à être exposé ici. Ouverte à tous les Maîtres Maçons, sa pratique est particulièrement indiquée aux maçons de rite Emulation. (2) Cette simplification n'est pas allée jusqu'à toucher un certain nombre de degrés latéraux ou de perfectionnement dont les juridictions qui les administrent sont reconnues par la G.L.N.F. (3) La quasi totalité des Loges anglaises pratiquent ce rite où l'une de ses proches variantes. La G.L.N.F. en dénombre en son sein quelque 300. (4) Le rite Standard d'Ecosse peut, à fort juste titre, revendiquer semblable fidélité aux origines. (5) Dans ce texte, les mots degré ou grade sont à considérer comme homonymes et sans distinction de sens. - IV - Le Régime Ecossais Rectifié est un système maçonnique et chevaleresque, constitué en France dans la deuxième moitié du 18ème siècle. Le Rite Ecossais Rectifié, et le Régime qui lui sert de vecteur, se distinguent des autres systèmes maçonniques tant par leur genèse très claire, dont on connaît précisément toutes les étapes, ainsi que tous les acteurs qui furent au centre de leur développement, que par une cohérence exceptionnelle, essentiellement due au fait que les fondateurs du Régime et les rédacteurs du Rite avaient une idée extrêmement précise du résultat final qu'ils voulaient obtenir, et ont su manier avec une très grande habileté, des matériaux symboliques et rituels d'origines différentes, pour en faire naître une oeuvre homogène, pédagogique, initiatique. Le Rite Ecossais Rectifié est ainsi véhiculé par une organisation structurelle - le Régime Ecossais Rectifié - originellement articulée en trois classes (de métier, chevaleresque et sacerdotale) reproduisant les trois divisions supérieures de toute société traditionnelle, dont seules les deux premières sont aujourd'hui régulièrement pratiquées en France. Il a pour principes de base : - la fidélité à la religion chrétienne, - l'attachement au respect d'une part des anciennes obligations de l'Ordre Maçonnique, c'est-à-dire des règles traditionnelles de la Franc-Maçonnerie Régulière, d'autre part des principes et traditions maçonniques et chevaleresques propres au Régime, résultant notamment des Convents de Lyon en 1778 et de Wilhelmsbad en 1782, - le perfectionnement spirituel de ses membres, par la pratique de l'action que tout homme doit faire sur lui-même pour vaincre ses passions, corriger ses défauts et progresser vers la réalisation spirituelle, et l'approfondissement de l'ésotérisme chrétien. - la pratique constante d'une bienfaisance éclairée envers tous les hommes. I - Histoire du Régime Le Régime Ecossais Rectifié a été constitué et organisé entre 1774 et 1782 par deux groupes de maçons strasbourgeois et lyonnais, dont les plus importants furent Jean et Bernard de Turkheim et Rodolphe Saltzmann à Starsbourg, et surtout celui qui en fut le principal inspirateur, le maçon lyonnais Jean-Baptiste Willermoz. La fondation du Régime Ecossais Rectifié est sous-tendue par une idée centrale qui durant toute sa vie a habité l'homme qui fut au centre de cette naissance, Jean Baptiste Willermoz. Intimement persuadé que la franc-maçonnerie était le véhicule de vérités supérieures, que son véritable objet était d'éclairer l'homme sur sa destinée spirituelle, mais également de lui donner les moyens de réintégrer son état primordial, Jean-Baptiste Willermoz allait, sur le fondement de cette idée directrice, et dans l'unique but de rendre réelles et actives les potentialités et virtualités inscrites dans l'essence même de l'homme, être l'architecte en chef de la construction du Régime et du Rite Ecossais Rectifié, et imprégner sa construction de la doctrine qu'il contient. Les sources du Rite Ecossais Rectifié sont multiples : 1. La maçonnerie française en usage au 18ème siècle et plus précisément le rite français. A ces sources, l'on peut rajouter, bien que n'en constituant pas une source directe, mais procédant de la même inspiration originelle, la doctrine du Philosophe Inconnu, Louis-Claude de Saint-Martin. Le Rite Français La maçonnerie française de la fin du 18ème siècle, qui sera plus tard structurée en un système appelé Rite Français, avec ses trois grades et ses quatre ordres, et la multiplicité de grades ou de systèmes « écossais » existant à l'époque, donneront la forme purement maçonnique qui servira de réceptacle ou de porte-greffe aux ajouts qui proviendront des autres sources. Du rite français, seront notamment conservés, la position de la colonne J., l'attribution des lettres aux deux premiers grades, l'emplacement des surveillants, la marche en partant du pied droit, le port de l'épée en Loge par les frères et un certain nombre d'usages pratiqués dès cette époque sur le continent. La Stricte Observance Templière La Stricte Observance Templière, ou maçonnerie rectifiée de Dresde, système maçonnico-chevaleresque d'origine germanique, fondée entre 1751 et 1755 par Charles de Hund, baron d'empire, seigneur de Lipse en Haute Lusace, et qui fut conçu comme cadre d'une réforme morale de la société des maçons allemands, réunissant en son sein une partie de la noblesse allemande, se voulait l'héritier et le continuateur de l'Ordre du Temple, dont elle prétendait détenir les connaissances spirituelles qu'étaient censés posséder les Templiers, et projetait la restauration de l'Ordre, aboli en 1312. La Stricte Observance comprenait un Ordre Intérieur de chevalerie en deux grades (le noviciat, classe préparatoire au second grade où l'on était armé chevalier), souché sur une classe maçonnique en quatre grades (Apprenti, Compagnon, Maître, Maître Ecossais), principe que l'on retrouvera précisément dans le Régime Ecossais Rectifié. Le Rite Français et Stricte Observance furent ainsi les deux sources formelles qui servirent de réceptacle à l'élément le plus essentiel au regard des attentes de Jean Baptiste Willermoz, l'enseignement de Martines de Pasqually. Martines de Pasqually et l'Ordre des Elus Cohens Personnage énigmatique qui naquit selon certaines sources en 1710, selon d'autres en 1727, à Grenoble, Dom Martines de Pasqually, parfois appelé Pasqually de la Tour, ou encore Latour de las Cases, mourut à Port au Prince le 20 septembre 1774. Catholique issu d'une famille d'origine espagnole ou portugaise, vraisemblablement d'origine maranne, Martines de Pasqually s'impose d'emblée comme un grand théosophe, mage aux pouvoirs soulignés, révéré par ses disciples comme un maître en possession de connaissances merveilleuses, doué de pouvoirs transcendants exceptionnels, thaumaturge et théurge. Sa doctrine, qui devait inspirer Jean-Baptiste Willermoz, et se trouve au centre du système qui deviendra l'ordre des Chevaliers Elus Coéns de l'Univers, plus communément appelé ordre des Elus Cohen, exposée dans son ouvrage inachevé, "Le traité sur la réintégration des êtres dans leurs premières propriétés, vertu et puissance spirituelle divine", expose l'histoire ontologique de l'homme, de son origine divine, de sa chute de son état originel glorieux, et des moyens de la réintégration, par l'initiation, dans cet état primordial. La genèse du Régime Jean Baptiste Willermoz, est intimement convaincu depuis son entrée dans l'Ordre que la maçonnerie a pour but "d'éclairer l'homme sur sa nature, sur son origine et sur sa destination". Fortement impressionné par l'enseignement théosophique et théurgique de Martines, immédiatement convaincu qu'il se trouvait au contact d'une doctrine purement traditionnelle, dans laquelle il voyait la vérité même de la maçonnerie, et soucieux de la diffuser et de la faire partager, Jean-Baptiste Willermoz va se consacrer à intégrer cet enseignement, joint à la tradition ésotérique chrétienne, dans le cadre maçonnique, en faisant ainsi le fond doctrinal du Régime. Pensant dans un premier temps avoir trouvé dans la Stricte Observance l'asile idéal pour sa doctrine, il s'aperçut rapidement que le système de Hund ne correspondait pas, dans sa perspective essentiellement temporelle, à son dessein. Il en retiendra quelques éléments essentiels à partir desquels il élaborera le Régime Ecossais Rectifié, qui sera le moyen de diffusion des vérités qui lui ont procuré, dira-t-il "cette paix intérieure de l'âme". Structure du Régime Tel que voulu par Jean Baptiste Willermoz, le Régime Ecossais Rectifié était à l'origine conçu selon les divisions de toute société traditionnelle, en trois classes concentriques correspondant chacune à une initiation spécifique. - une classe maçonnique comprenant quatre grades symboliques : Apprenti, compagnon, maître, maître écossais de Saint-André ; En outre, il superposait au cheminement initiatique rituel, de grade en grade, un enseignement doctrinal de plus en plus précis et explicite, délivré par le biais d'instructions, parties intégrantes des rituels de chaque grade. Cette transformation de la Stricte Observance en Régime Ecossais Rectifié, et l'ensemble de l'édifice structurel, rituel et doctrinal en résultant seront officiellement approuvés par deux Convents : - le Convent des Gaules, qui se tint à Lyon en novembre - décembre 1778, qui ratifia notamment le Code maçonnique des Loges réunies et rectifiées et le Code de l'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, qui demeurent les textes fondateurs, toujours en vigueur, du Régime ; Selon les décisions du Convent des Gaules, confirmées au Convent de Wilhelmsbad, le Régime Ecossais Rectifié avait rejeté la théorie soutenue par la Stricte Observance de la filiation historique avec l'Ordre du Temple, n'en conservant que le principe d'une filiation spirituelle, fondée sur la participation à une tradition commune, mise en évidence par la dénomination de « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte » En outre, la dernière classe secrète, la Profession, vouée à l'approfondissement, par l'étude et la méditation, de la doctrine exposée dans les textes et à la vivification, par l'exemple, de l'ensemble de l'Ordre, et qui, dans l'esprit de Willermoz devait servir de seuil à l'accès au grade de Réaux-Croix, dernier grade de l'Ordre des Elus Cohen, ne fut pas entérinée lors du Convent de Wilhemsbad, bien qu'elle continuât à être pratiquée secrètement. Sur le plan temporel, le Régime reprenait, avec quelques adaptations, la division géographique de la Stricte Observance, inspirée de celle de l'Ordre du Temple, en neuf Provinces, la France étant divisée en trois Provinces : Auvergne, Occitanie, Bourgogne. Lors de l'éclipse de l'Ordre, pendant le 19ème siècle, le Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie, héritier de la 5ème Province de l'Ordre, Province de Bourgogne, recueillit les sceaux et pouvoirs des deux autres Provinces, devenant ainsi le Conservateur du Régime dans le monde. Réveillé en France en 1910 par Edouard de Ribeaucourt, le Rite Ecossais Rectifié sera en 1913 avec la Respectable Loge le Centre des Amis n° 1, à l'origine de la restauration de la maçonnerie régulière en France, par la fondation de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies, devenue depuis Grande Loge Nationale Française. Il est aujourd'hui pratiqué dans la régularité en France par plus de 4.500 maçons rectifiés. II - Le Régime Ecossais Rectifié régulier en France aujourd'hui Structures administratives du Régime Le Régime Ecossais Rectifié régulier est aujourd'hui régi en France par trois juridictions en amitié : - La Grande Loge Nationale Française (GLNF), régit les grades d'Apprenti, Compagnon et Maître au sein des Loges de Saint-Jean ; Le Grand Prieuré Rectifié de France a reçu du Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie, conservateur du Régime, en présence des représentants de tous les Grands Prieurés Rectifiés réguliers du monde, les charte et lettres patentes l'autorisant à créer et consacrer toutes Préfectures, Commanderies, et Loges de Saint-André en France. Il est de ce chef devenu le continuateur légitime des IIème et IIIème Provinces de l'Ordre, les Province d'Auvergne et d'Occitanie. Le GPRF et le DNLERF, bien que juridiquement distincts, sont liés organiquement par un concordat aux termes duquel le Directoire se place sous l'obédience maçonnique du Grand Prieuré. En outre, par décret de son Grand Maître, la GLNF a consacré ses liens d'amitié avec les deux autres juridictions du Régime. Le Grand Prieuré Rectifié de France est régi, sous l'autorité du Grand Prieur - Grand Maître National, par un Haut Conseil, composé de Grands Dignitaires du Régime, et par le Chapitre Prieural. Il est divisé en Préfectures, elles-mêmes réparties en Commanderies regroupant au moins trois chevaliers. Le Directoire National des Loges Ecossaises Rectifiées de France est placé sous l'autorité du Député-Maître Général élu par le Directoire National, et assisté du Conseil National, composé des Grands Officiers Actifs et de membres cooptés. Il est divisé en Directoires Provinciaux, eux-mêmes composés de Respectables Loges Ecossaises. Structure rituelle du Régime Le Régime Ecossais Rectifié est aujourd'hui constitué de six grades, répartis en deux classes : La classe symbolique, où est conférée l'initiation maçonnique proprement dite. Elle comprend quatre grades : Cette classe symbolique est essentiellement axée sur la réédification mystique du Temple de Salomon, ou reconstruction effective du Temple intérieur de l'Homme, afin d'y rétablir le culte et l'unité avec Dieu, par l'approfondissement de la foi, la pratique assidue des vertus chrétiennes, la compréhension profonde de la doctrine du Régime et de l'ésotérisme chrétien. Si le Maître Ecossais de Saint-André démontre qu'il a effectivement mis en oeuvre le processus de réalisation spirituelle proposé par la classe symbolique, il peut alors accéder à l'Ordre Intérieur. L'Ordre Intérieur, ordre de chevalerie chrétien. Contrairement à nombre de « hauts-grades », l'Ordre Intérieur n'est ni un grade philosophique, ni un grade « chevaleresque ». Il consiste en une mise en oeuvre effective du travail de réalisation spirituelle, selon les enseignements intégrés dans les grades symboliques, par la pratique active de la bienfaisance et des vertus chrétiennes, et l'action désintéressée sur soi et dans le monde. Il comprend un grade préparatoire, celui d'Ecuyer Novice. Cette qualité n'est pas définitive, et doit conduire l'Ecuyer à l'armement ou à la rétrogradation dans la classe symbolique. Il s'agit d'une étape de préparation intérieure, d'une durée minimale de deux ans, pendant laquelle l'Ecuyer devra tenter de percevoir en lui la dimension spirituelle propre à l'Ordre Intérieur, et se préparer activement à intégrer l'état de Chevalier. Son aboutissement est manifesté par l'émergence, exprimée en mode héraldique, de l'identité propre du futur Chevalier, armes, nom et devise. Le dernier grade de l'Ordre Intérieur, Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte est en réalité un état spirituel, une qualité conférée par la cérémonie d'armement, conduite selon l'ancienne tradition de la Chevalerie. Le Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte est un homme libre, en voie de réalisation effective, voué au service de Dieu, de ses Frères, et de tous les hommes, notamment par l'exercice de la bienfaisance active. Il poursuit sa quête intérieure avec les armes spirituelles qui lui ont été conférées lors de son armement, qui le définissent et l'accompagnent à chaque pas de son existence. Ordre initiatique chrétien, s'inscrivant dans le cadre de la franc-maçonnerie régulière universelle, le Régime Ecossais Rectifié permet à chacun, quelle que soit sa confession, selon ses moyens et sa volonté, et s'il le souhaite sincèrement, de suivre, sous ses formes rituelles spécifiquement chrétiennes, la Parole du Christ qui s'adresse, sans exclusive, à tous ceux qui viennent à lui ; il propose ainsi une authentique voie initiatique de réalisation spirituelle, permettant à ses adeptes d'atteindre en vérité, par la mise en oeuvre des vertus théologales de foi, d'espérance et de charité, avec l'aide de la grâce divine et par l'intercession du Verbe de Dieu, l'état de réintégration, c'est-à-dire la restauration de l'état d'unité primordiale de l'Homme avec Dieu, but réel de toute voie initiatique traditionnelle. |
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